Tabac, nicotine et la pandémie du Coronavirus

La pandémie de coronavirus apparue en Chine en décembre dernier, s’est répandue à travers le monde. Elle touche désormais la quasi-totalité des pays du globe. Les conséquences sanitaires, économiques, mais aussi sociales, qui commencent à apparaître incitent les États à investir massivement dans le financement de travaux de recherche pour le développement de traitements, et surtout de vaccins. Alors que certaines études émettent l’éventualité de l’efficacité de la nicotine pour protéger de l’infection à la Covid-19, revenons sur le business du tabac et la transformation du marché de la nicotine.

Émergence des « Big Four »

Dans les années 1920, Edward Bernays a développé pour le groupe American Tobacco Corporation ce que les Américains appellent le spin, c’est-à-dire la manipulation des nouvelles, des médias, de l’opinion par une présentation partisane des faits.

Le développement du « juteux » marché du tabac est un exemple en matière d’exploitation des relations publiques et du marketing .

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Tableau de René Magritte illustrant la manipulation des images par une présentation partisane des faits : « Ceci n’est pas une pipe »

Bernays va contribuer à l’émergence de la publicité liée à l’apparition d’une consommation et d’une culture de masse aux États-Unis, qui s’est ensuite propagée dans le monde à la suite de la Seconde Guerre mondiale.

La production de tabac, qui s’est industrialisée au début du XXème iècle, a fait émerger des géants industriels, les « Big Four » : British American Tobacco (BAT), Japan Tabacoo International (JTI), Philip Morris International (PMI) et Imperial Tobacco (ex-Seita, bien connue des français, lorsque l’État en était encore l’actionnaire majoritaire). Ils sont actuellement les principaux acteurs de ce marché (tabac, tabac à rouler, cigares, tabac chauffé…).

Enrayer les dépenses de santé publique

Grâce à la mise en avant d’études scientifiques révélant la dangerosité des produits issus du tabac, la lutte contre le tabagisme et ceux qui pilotent son industrialisation, s’organise peu à peu dès les années 60-70, avant de s’internationaliser sous l’égide de l’Organisation Mondiale de la Santé – OMS. Un traité international de santé publique, la Convention-Cadre de l’OMS pour la Lutte Anti-Tabac – CCLAT est signée et ratifiée dès 2004 : 182 États Parties l’ont ratifiée (à l’exception des US notamment), couvrant ainsi 90% de la population mondiale.

Dans la perspective de protéger leur population, mais également de diminuer le coût associé aux maladies consécutives à la consommation de tabac (estimés à 120 milliards d’euros en France), de nombreuses mesures de prévention ont été mises en place. Augmentation de la fiscalité pour faire diminuer les ventes, remboursement des traitements de substitution pour aider les fumeurs, protection renforcée à l’égard du tabagisme passif (etc…), le marché du tabac, contrarié, entre dans une profonde mutation

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À la recherche de nouveaux débouchés

Les industriels du tabac n’ont pas su enrayer la concurrence du marché des e-cigarettes délivrant de la nicotine : un outil de sevrage tabagique pour certains ou un produit de consommation à moindre risque pour d’autres (il n’y a pas de tabac dans les e-cigarettes, et donc pas de combustion).

À noter également que la filière tabac doit faire face à une vague de défiance de la part de nombreux établissements financiers et bancaires, qui se détournent peu à peu de certains investissements dans la gestion de leurs actifs, comme l’alcool, l’armement ou encore le tabac…

Pour compenser la perte de chiffre d’affaires liées à la diminution de la consommation de produits du tabac traditionnels, plus forte dans les pays développés (où la prévention est devenue une mesure de santé publique : augmentation des prix du tabac, mise en place du paquet neutre, remboursement des substituts nicotiniques…), la filière a progressivement investi dans le marché du cannabis thérapeutique, et surfe sur le développement de produits « prétendus » à moindre risque.

Et la nicotine dans tout ça…

Il s’agit d’une substance toxique qui se trouve naturellement dans les feuilles de tabac, qui une fois absorbée, agit sur le système nerveux des consommateurs de produits du tabac. Les industriels, au-delà, de la fidélisation à une marque particulière, ont un avantage certain : l’addiction provoque une dépendance aux produits consommés.

On compte environ 1,1 milliards de consommateurs quotidiens dans le monde ; pour 8 millions de décès annuels, dont 700 000 en Europe et 75 000 en France…

Coronavirus et nicotine : une relation à exploiter ?

La consommation de tabac, principal facteur de risque des maladies respiratoires, cardio-vasculaires et cancers, fragilisant l’organisme et favorisant le diabète, fait peser davantage de risque à tout individu qui serait amené à développer des complications suite à la contamination à la Covid-19.

Pourtant, il semblerait que d’après certaines études de cas, les fumeurs semblent moins exposés que la moyenne à l’infection de la coronavirus. Et le composant des produits du tabac qui pourrait expliquer que les fumeurs soient moins infectés pourrait être la nicotine.

Il faut noter que la tolérance à la nicotine, pour des non-fumeurs, est particulièrement faible, et peut provoquer des désagréments sévères (vomissements, voire céphalées). Elle ne peut se faire que par administration de petites doses. Ce faible dosage serait-il efficace à des fins préventives, voire curatives, pour enrayer l’infection virale ?

Précautions à prendre…

Comment ne pas inciter à la poursuite (ou la reprise) de la consommation quotidienne de tabac ? Une consommation qui serait désormais perçue comme une prévention de l’infection alors même que sa toxicité majeure est démontrée depuis des années…

La recherche dont il est question fait état d’un très faible nombre de fumeurs quotidiens parmi les patients observés. Cet état de fait ne permet donc pas de conclure à une corrélation entre la consommation journalière de tabac et la gravité de l’infection au coronavirus. Par ailleurs, les auteurs responsables de l’étude française, reconnaissent aussi que leurs travaux ne prennent pas en compte les patients placés en soins intensifs, et qu’une étude plus large est nécessaire.

Les autorités sanitaires montent au créneau.
En France, la Direction Générale de la Santé, prend les devants et recommande aux usager de ne pas avoir recours à des substituts nicotinique pour espérer se protéger contre l’infection du coronavirus : «Il faut être très prudent dans ces études observationnelles, le taux de tabagisme varie beaucoup en fonction du sexe, des pays et de l’âge, a expliqué le Pr Salomon. Tout ceci mérite une confirmation totale. Il ne faut pas oublier les effets néfastes de la nicotine. La recherche doit être encouragée, mais j’invite les Français à ne pas confondre pistes de recherche et faits établis.»

Clémence Cagnat-Lardeau, Directrice du Souffle 84 – CDMR du Vaucluse